Gloria Victis

 

Episode 1

Chapître 1

« Hallelujah ! Ca y est, cette fois c’est la bonne ! » Il marche vers elle, celle qu’il cherche depuis toujours. Celle-là précisément qui, comme lui, cherchait aussi son alter ego.

Quoique… Ce ne serait pas la première fois qu’il en est persuadé. Mais, s’il ne l’était pas, comme à chaque fois, il ne serait plus…

Comment en est-il arrivé là ?

Après tous les regards, toute l’attention portée aux petits détails, tous les rêves qu’il affectionne, il est persuadé qu’elle existe : celle qui pense exactement comme lui ! Celle qui a ce raisonnement et qui cherche aussi quelqu’un d’exceptionnel, quelqu’un dont l’âme brille aussi…

Fatale, voluptueuse, brune, très brune… Son regard glacé l’hypnotise. Ce visage sévère l’enivre déjà. Pourquoi lui a-t-elle donné rendez-vous si tard dans ce restaurant au bord de la plage ? Peu importe finalement... Assise, dos au vent, ces cheveux dissimulent la plus grande partie de son visage. Seuls ses yeux apparaissent par intermittence au rythme de sa marche, comme pour accompagner son cœur déjà rempli d’ivresse amoureuse.

Debout, face au vent, les mains posées sur le dossier de la chaise qui l’attendait, il se contente de la regarder, sans sourire. Il est soulagé, il a fini par réussir ce que tous ses proches qualifiaient de fou. Ils sont seuls sur cette terrasse aux planches usées par le sel et le soleil. Il ferme les yeux et laisse les derniers rayons du soleil réchauffer son corps. Il entend des pas pressés derrière lui, sans doute une serveuse...

Soulagé il lui dit : « Enfin, on se retrouve. »
Elle, toujours cachée par ce rideau noir ne laisse échapper qu’un seul mot d’une voix rauque : « Désolée… »

Soudain, étourdi par un choc derrière la tête il sent tout son être s’effondrer sur lui-même… Ses yeux à moitié ouverts laissent son cerveau enregistrer quelques éléments de la scène dont il est la malheureuse victime. Deux hommes masqués, silencieux, avec des uniformes noirs qui rappellent ceux des forces spéciales le prennent par les épaules et par les pieds. La femme se lève et les suit à l’intérieur du restaurant qui s’avère être une baraque à l’abandon, sûrement aménagée pour cette agression.

Tout est noir, il est sourd, il n’entend même plus les vagues s’échouer sur la grève. Une lumière sombre parvient d’un couloir, une aiguille scintille dans cette pénombre. La femme avance sans aucun bruit. Il est trop assommé pour réagir. Il ne sent même plus les hommes le maintenir fermement sur ce vieux matelas. Une légère piqûre dans le bras, les yeux quasi fermés il la voit approcher sa bouche pour l’embrasser. Trop tard.

Chapître 2

« Réveille toi Adrian ! Vite ! » lui dit-elle. Une claque sur la joue gauche, ses yeux s’ouvrent.
« Où suis-je ? Qui es-tu ? Pourquoi... » tenta-t-il de répliquer.
« On n’a pas le temps ! Ecoute moi bien Adrian. » Elle s’approche de son oreille.

Pendant ce temps, les deux hommes qui l’avaient agressé sont à l’arrière du hors-bord qui fonce au large. Celui qui ne pilote pas est au téléphone. Soudain, la fille surgit et lui arrache des mains. Et sans demander qui c’est, elle ajoute :
« C’est bon, je m’occupe de lui, on vous appelle dès que c’est fini ! » annonce-t-elle brutalement. Puis, se retournant, le regard furieux, elle lance à celui qui téléphonait :
« C’est toi qui a appelé ?
- Oui, je voulais…
- Tais-toi, tu recommences et tu finis comme lui… Imbécile !
- Toi, laisse moi les commandes, je sais où il faut s’arrêter.
- N’importe où, ça ira…
- Toi aussi ? Tais-toi ! Taisez-vous tous les deux ! N’oubliez pas qui donne les ordres, alors, plus un mot, plus un seul ! Allez le préparer exactement comme je vous l’ai dit. »

Finalement, quelques minutes plus tard, se rapprochant d’une bouée le hors-bord s’arrêta.
« Faites le monter ! » hurla-t-elle à ses deux sbires.
« C’est ici, j’ai mouillé cette bouée la nuit dernière. Il ne faut pas oublier que les gardes cotes doivent retrouver son corps. Ca ne surprendra personne qu’un plongeur professionnel balise sa sortie avec une bouée. Tout est prêt maintenant ?
- Oui.
- Tenez le bien, je vais lui refaire une injection. »

Adrian était vêtu d’une combinaison de plongée et de tous les accessoires indispensables.
« Laissez-moi ! cria-t-il sans réelle conviction.
- Ne lui faites pas de marques en serrant trop fort mais immobilisez le quelques secondes ! » 
Et d’une voix sardonique elle enchaîne : « je te fais l’autre bras mon chéri ? »
Les deux hommes s’esclaffent.
« Voilà, ne bouge pas, c’est presque fini. Dans dix secondes tu seras complètement dans les vaps... Et tu vas couler à pic avec ta belle ceinture de plomb.
- Amenez le au bord de l’eau et poussez le doucement, il ne faut pas qu’il perde son masque ou son tuyau… même si sa bouteille est vide, il ne faut pas éveiller le moindre doute. Vous avez bien vérifié qu’il n’y a plus d’oxygène ?
- Oui, je viens de le refaire, il ne reste pas une seule bulle d’aire. »

Adrian coulait effectivement à pic, pas un seul mouvement de sa part ne pouvait laisser espérer qu’il puisse être conscient de sa descente…

« C’est bon maintenant, faut y aller avant qu’on se fasse repérer. Il est condamné. Et toi, donne moi ton téléphone… »

Chapitre 3

Et le voilà en train de couler, doucement et irrésistiblement vers une inconnue déjà annoncée. Adrian s’efforçait d’obéir aux ordres de cette femme. Elle lui avait précisé qu’il serait balancé à l’eau près d’une bouée et qu’il devrait simuler sa perte de connaissance. Sa piqûre n’était qu’un sérum physiologique, inactif. Une bouteille d’oxygène, pleine, a priori, l’attendait attachée à l’ancre de la bouée. Comme elle lui avait clairement dit, il n’avait pas le choix : la croire ou mourir. Déjà quinze secondes qui se sont écoulées et il se sent toujours tombé dans le froid. Il est temps d’atterrir pense-t-il ironiquement…

« Hallelujah ! Ca y est, cette fois je suis tout en bas ! »

Décidément, il se rend compte que les scènes se répètent et il commence à fatiguer… Est-ce que changer de vocabulaire lui aurait évité cette apnée ? Drôle de question qu’il se pose… Et le fait de se poser cette question réussit à l’exaspérer. Il est peut-être à vingt mètres de profondeur et au lieu de sauver sa peau il se perd dans des considérations insensées…

Heureusement que son masque lui permet de voir devant lui. Même s’il ne peut distinguer que les cinquante premiers centimètres, ses doigts se dirigent spontanément vers l’ancre tant désirée. Comme espérée, il trouve cette bouteille avec le détendeur. Il peut respirer. Quel soulagement !

Immobile dans cette eau froide, il voit une sorte de caisse solidement fixée à l’ancre. Que lui avait-elle dit se demande-t-il. L’ouvrir maintenant ou pas ?

Il décide de porter sur le dos sa nouvelle source d’oxygène.

Maintenant, il va décrocher cette caisse. Il verra après. Libérée par son boulet, la caisse le hisse comme un ascenseur le ferait monter. Il attend.

La nuit lui apparaît quelques mètres avant son évasion. Ca y est ! Décidément…

Il flotte, il est fatigué. Les coups qu’il a pris, la peur, l’apnée, il sent qu’il doit maîtriser la situation et rester calme… Se rappeler les cours qu’il avait suivis…

Il est temps de découvrir ce trésor. Il ouvre la caisse et se gonfle devant lui un matelas pneumatique. Il a trouvé son île. En grimpant dessus, il s’aperçoit qu’une lettre plastifiée est attachée. « Rendez-vous dans deux heures. Derrière l’église, un camping-car t’attend, la porte est ouverte. » Même s’il est loin de la rive, il sait que c’est une question de deux ou trois heures maximum, sans vent contraire. Il garde la bouteille avec lui, on ne sait jamais se dit-il. La journée n’est pas encore finie…

Courageusement, il s’allonge sur le ventre et des bras fait avancer son petit matelas. Il doit garder le rythme. Qu’arrivera-t-il s’il est en retard ? Que fera-t-il ?

Ces lumières lui font aimer profondément la modernité qu’il dénonçait si souvent… Et cette église, il l’a toujours trouvée belle, rassurante. Est-ce un signe ?

Chapitre 4

Déjà trois heures qu’il avance sur cette embarcation de fortune. Il est presque arrivé. Il fait noir mais l’atmosphère est chaleureuse. Il est impatient d’avoir des réponses même s’il ne connaît pas les questions adéquates… Il lui faut une explication !

Après avoir camouflé tant bien que mal cet équipement, le voici qui se dirige vers l’église. Paradoxalement, il est serein. Probablement l’habitude de gérer les situations stressantes…

Voilà le camping car ! Bien que caché, il lui apparaît comme s’il l’avait lui-même garé entre ces deux grands arbres feuillus. Il approche, pas de lumière ni de bruit. La porte est ouverte. A peine entré, il sent une odeur, douce et féminine. Il l’avait sentie quelques heures avant. Il entend au plus loin de la pièce une allumette l’appelait avant de lui faire signe. Un visage apparaît à la lueur d’une bougie. Il reconnaît ces lèvres, roses et légèrement pulpeuses, puis une voix devenue familière annonce :
« Finalement ! J’allais m’endormir… ».

D’un geste de la main, elle allume le plafonnier qui renvoie une lumière très diffuse. Elle est sous les draps d’un grand lit, blanc. Il sent le long de sa nuque un courant d’air qui lui infuse l’énergie qui lui manquait. Il déboutonne sa chemise et laisse transparaître un torse qui révèle l’athlète qu’il est réellement. En avançant de deux pas il retire avec ses pieds ses chaussures. Son pantalon glisse. Il enlève ce qu'il reste. Il est devant elle, dans le même état que sa première rencontre. Le même silence. Le même regard. Il attend l’invitation nuptiale. Elle découvre une partie du drap et se tournant de son côté du lit souffle la bougie…

De dehors, on voit à peine un mouvement plus noir que le reste de la pièce. Une masse foncée se balance au rythme d’un corps arrondi. Les gestes semblent se dérouler au ralenti… On imagine, on n’entend rien…

Une heure, puis deux…

Ils sont immobiles, les yeux ouverts, sur le côté. Il l’entoure d’un bras protecteur. Elle a sa main posée sur son biceps. Les draps remontent jusqu'à leurs hanches et laissent apparaître leurs jambes.

Elle se lève. Elle est nue. On l’a voit de dos, fine et ferme de haut en bas. Elle enfile uniquement sa robe…

- Pourquoi ? demande-t-il.
- Adrian, tu dois continuer à me faire confiance. Ce soir tu es mort pour tout le monde. En tout cas pour le moment.
- Pourquoi m’avoir jeté près de cette bouée ? Avec les courants…
- J’ai lesté cette après-midi un corps. Les gardes cotes vont le retrouver. Puisque tu n’as pas de famille, j’irai t’identifier. C’est mon affaire. Toi, il faut que tu te caches absolument en attendant que je t’apprenne tout ce qu’il faut.
- Comment ça ? Que…
- On n’a plus le temps ! Je dois y aller, appeler les hôpitaux, jouer les petites amies inquiètes…
- Je t’ai laissé une note, reste là toute la journée, je reviendrai pendant la nuit. Ne t’affole pas de ce que tu lieras…
- C’est encourageant… Au fait, tu as un prénom j’imagine ?
- Au fait ! C’était comme je l’imaginais !

Elle sort rapidement sans aucun bruit. Elle lui manque déjà.

Chapitre 5

Réveillé par l’aube, Adrian, immobile, ouvre les yeux. Allongé, à peine recouvert par le drap, il est déjà dans la réflexion. Aucun effort à faire pour sortir de son sommeil. Il sent la fraîcheur de la mer recharger l’air de ses poumons. C’est un bon moment pour méditer sur la plage. Il a toujours communié avec la nature. En se levant, il voit la note sur la table. Il éprouve alors une certaine satisfaction à ne pas la prendre tout de suite. Il remarque un pantalon blanc  ainsi qu’une chemise assortie sur la chaise.

Cette fraîcheur maritime est vivifiante. Il se sent énergique, quasi électrique. Les pieds dans l’eau, les yeux fermés, il se sent invisible tellement il se confond avec la nature…

On le voit maintenant dans cette caravane saisir cette note. Il peut lire : « Adrian, je sais que c’est insensé mais tu dois continuer à me faire confiance. Tu as vu en moi la sincérité alors fais-toi confiance, encore. Il y a une sacoche dans l’armoire avec un plan détaillé pour me retrouver dans cinq jours ainsi qu’une carte d’identité et du cash. Ne fais rien qui puisse te faire remarquer. Détruit ce papier. Marian. PS : méfie-toi des coïncidences… ».

Il voit le cendrier sur la table et comprend.

Il porte à l’épaule la sacoche et sort. Protégé du soleil par une casquette il se dirige tranquillement vers la station de bus. Il repense à cette nuit. Tout ceci est incroyable. Pourquoi ne pas aller à la police ? Rentrer chez lui tout simplement ? Pourquoi ne pas jouer le jeu ? Si cela en est un… Tout ça pour cette fille, pour « Marian »… Finalement, il n’a rien à craindre, il est sûr de lui.

Soudain, il entend des pas derrière lui. Quelqu’un crie : « Adrian ! ». Il se contrôle et continue. Ça recommence. Il persiste. Une main sur son épaule droite. Il la saisie avec sa main gauche, monte son coude droit au dessus du bras de son assaillant et le fait plier comme une brindille. Il le fixe alors. « Qui es-tu ? interroge-t-il. Je travaille pour Marian, elle m’a dit de te suivre pour te protéger ! Lâche-moi ! »

Face à face, se caressant le poignet, il lui dit en souriant : « Je ne m’attendais pas à ça. 
- Moi non plus,  réplique Adrian, j’imagine que vous m’accompagnez jusqu’à destination…
- En effet, je suis là pour ça.
- On prend ma voiture. On arrivera avant la nuit si on se relaie.
- Très bonne idée... Je vais appeler un collègue pour qu’il nous suive au cas où.
- Pas la peine ! Marian m’a laissé les clefs d’un vrai bolide ! » Il s’interrompt et fait mine de chercher des clefs dans ses poches. « Je n’y crois pas ! déclare-t-il. Je les ai oubliées dans la caravane. Retournons-y immédiatement !
- On pourrait appeler…
- Non ! Marian a été claire ! Il nous faut être prudent. Quelle chance pour moi que vous me protégiez ! J’avoue que je n’étais pas rassuré à l’idée de faire route tout seul sans savoir qui m’attendait. Maintenant que je suis accompagné par un de ses collègues, je suis tranquille.

Le soleil est au zénith. Ils arrivent. Une fois devant la porte, Adrian propose : « montez, vite, avant qu’on nous voit. » A peine entré à son tour, Adrian saisie le haut du trapèze de l’homme entre son pouce et son index et dans un profond soupir presse le muscle pour voir s’effondrer l’inconnu devant lui.

Episode 2

à suivre...