Roman collectif

 

Apesanteur

Acte I, scène 1

Le hasard n’existe pas. Ce qui est qualifié de coïncidence est en réalité l’aboutissement d’un itinéraire déjà dessiné. Certains ont essayé de gommer quelques traits, d’autres de les brouiller, toujours en vain. On n’arrête pas les nuages, alors comment imaginer détourner une vie…

Son nom n’a pas d’importance. Il est à présent sur le balcon du dernier étage de cet immeuble qui en compte sept. C’est à la Bastille. L’air est agréable en août, cette légère brise transporte une odeur de brûlé que l’on reconnaît habituellement en hiver. Il n’a pas peur. Il va s’évader et ça, le destin ne l’avait pas prévu car il a tout réussi et tout lui réussit : et pourtant...

C’est le moment. Il enjambe la balustrade et se retourne doucement. Face à la baie vitrée il voit les lumières de Paris s’y réfléchir, comme pour l’encourager… Ses mains tiennent la barre, sa tête se lève, il admire les étoiles. Un long soupir, les yeux fermés… Et comme si le temps ralentissait, ses mains se détachant, son corps basculant, le regard fixe, tout son être s’enfonce dans la noire chaleur pour réaliser son erreur… Ce n’est pas la volonté divine ! Alors, pour se raccrocher à ces étoiles, les bras tendus, c’est son âme qui hurle et qui cherche asile…

Le temps s’est définitivement suspendu : il se sent alors soutenu, enrobé dans un chaleureux coussin de nuages… Mais il ne rêve pas, il est bien là, aérien, plus léger que l’air, informe et à l’aise, avant de s’apercevoir… De réaliser que la chute de son corps continue encore pour s’échouer dans un bruit étonnement léger, quasi-paisible, semblable à celui d’une feuille qui se serait jouée de l’apesanteur quelques instants.

Et soudain, comme sorti d’un cauchemar par la main salvatrice d’une mère, il se sent s’effondrer sur lui-même, appelé et aspiré par la force tellurique… Un silence absolu, un battement de cœur dans des oreilles assourdies, un voile sur les étoiles…

*          *          *

Il est conscient mais garde les yeux fermés. Même s’il ignore ce que serait exactement son émotion, il l’imagine similaire à celle de l’apnéiste en eaux profondes : cette ivresse qui fait perdre toute raison et aspire à se laisser bercer par les courants.

Des voix de femmes, aigues, l’émergent petit à petit de sa torpeur lorsque brusquement, comme botté de plomb, il sent une pesanteur l’étourdir davantage : il a perdu tous ses sens et pourtant…

Et pourtant une voix, douce et chaleureuse, résonne dans sa tête : celle d’un homme probablement. Il entend les mots suivants :

écrit par Bruce Klein

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Il n’en croit pas ses oreilles, a l’impression de rêver. Mais non ! Puisqu’il est mort ! Parce qu’il est mort… Enfin… Il ne ressent rien hormis cette impression de peser des tonnes. Il ouvre les yeux. C’est dingue, il peut encore ouvrir les yeux ! Il observe… Rien. Il n’y a rien à observer qu’une espèce d’atmosphère nuageuse, ni chaude, ni froide. Il respire. Ca aussi, il peut encore le faire… l’air n’a aucune saveur particulière. Il tourne la tête pour voir son interlocuteur. Il est grand, sans âge précis, son costume d’un blanc immaculé tombe impeccablement sur des épaules sportives. Il a le visage agréable, un petit sourire aux lèvres, un sourire sans ironie, un sourire presque tendre.

- Est-ce que je suis.…

- Mort ? Aussi bizarre que cela puisse vous paraître, non. Là, pour l’instant, des personnes s’affairent autour de vous, on a appelé le Samu ; il va arriver dans quelques minutes.

- Et vous, vous êtes…

- Je suis… ?

- Ben oui, vous êtes.…

- Dieu ?

L’inconnu part d’un petit rire de gorge, chaud et, lui aussi, presque tendre.

- Je suis celui que vous voulez que je sois. Vous m’avez donné tant de noms que cela n’a plus aucune importance. Moi-même figurez-vous que je ne me connais pas de nom. Je suis moi, voilà tout.

- Si je ne suis pas mort, comment puis-je vous parler ?

- C’est que votre vie ne tient plus qu’à un fil. Mais vous m’avez intrigué. Vous avez tout, tout vous réussit et pourtant, vous vous suicidez. Voilà qui me dérange. Alors avant de couper le dernier petit fil ténu, je voudrais que vous me donniez une raison, une seule que je puisse trouver valable.

- Et si je ne peux pas vous la donner ?

- Alors… Alors vous retournez en bas.

- Et que pourrais-je bien y faire ? Je recommencerai.

- Ne soyez pas puéril ! Je ferai en sorte que vous ne puissiez plus recommencer et, en plus…

- En plus ?

Là, Il se pencha sur moi et me gratifia d’un énorme sourire resplendissant.

écrit Maryse F.